Il faut que j'en parle, ils en valent le billet; mes proprios. Ils me réservent des merveilles.
Ils s'appellent Denis et George P. Ce sont deux frères.
Denis est un vieux garçon qui ressemble tellement à celui qui joue l'autre vieux grincheux avec Walter Matteau en version édentée et blanchie à l'AJAX. Il porte des vêtements qui datent de la première grande guerre avec un mélange hétéroclyte d'années soixante et d'une calotte à oreilles en tissu poilu qu'il porte même lors de canicule. J'aurais voulu inventer ce type que je n'aurais pas fait mieux. Denis P. vit seul dans une maison magnifique (en fait elle aurait le potentiel de l'être!), ancestrale et située en plein coeur du village. Plus au milieu que ça, tu dors dans le cimetière. Il conduit à une lenteur terrorisante. Je crois qu'il ne dépasse jamais 30 km à l'heures et contrairement au stéréotype en vogue sur les pépés de sa génération, il est d'une prudence excessive.
George, lui s'est marié... sur le tard (37 ans) avec une femme dénommée Martine. Une septuagénaire qui même si elle n'est pas de la prime fraîcheur ne parait son âge que lorsqu'elle essaie de lire, s'obstinant à le faire sans lunettes, ce qui fait froisser son visage affreusement. Désespérement seule, sa femme accapare tout visiteur et le noie sous son bavardage radoteux jusqu'à étouffement, même si c'est un locataire qui vient payer son loyer. Elle peut poser douze fois la même question et rapporter huit fois la même nouvelle... éventées depuis le temps! Mais revenons-en à Georges. Heureux propriétaire de son petit bungalow de pierres riveraines et de lambris vert limette et copropriétaire de deux blocs appartements qui se suffisent à eux-mêmes.
Georges a la chance d'avoir sa femme pour recoudre ses vêtement sinon il serait certainement dans la même situation que Denis. Il porte encore ses vieilles camisoles qui ont fait le Viet-Nam (c'est mon expression préférée pour désigner un vêtement en lambeaux sur le point de craquer mais dans son cas, ce n'est pas une métaphore), tellement rapiécées que les coins laissant voir l'étoffe d'origine se font de plus en plus rares. Il porte des Big Bill vertes elles aussi rapiécées au maximum avec les restants d'autres Big Bill utilisées à pleine capacité et dont les vestiges intacts ont été coupés pour faire des pièces.
Ils sont traîneux à max. Bon, à soixante seize ans, je sais pas si je serai aussi en santé qu'eux mais ils sont un cas. Trente minutes de pause pour... dix minutes de travail. Georges est moins pire, plus "travaillant" que Denis qui arrive ici à 10 heures le matin, repart à midi, revient à 14 heures et repart à seize, pile au poil. Pas une seconde de plus. Ils ont laissé le bloc à l'abandon pendant dix-huit ans. Et ils s'étonnent de devoir refaire les comptoirs, les planchers, le toît et la gallerie "chez moi".
Ils promettent et remettent le boulot de la gallerie depuis avril. Ça devait être fait avant mon arrivée en mai et en septembre, presque à la moitié du mois, ils n'ont toujours rien fait. En fait, ils ont commencé le toît et laissé la gallerie sur les trois roches qui lui servent d'appuis. Ils attendent peut-être que je passe à travers.
Tout à l'heure, Denis, que j'appelle Monsieur P., vous inquiétez pas je suis polie avec les aînés, s'accotait sur la rambarde de la gallerie (c'est épuisant, hein Denis de conduire jusqu'ici; trois minutes en voiture en tout... quoi qu'à sa vitesse peut-être neuf!). Je lui dis de ne pas faire ça, que ce n'est pas solide et il me bafouille (ah, les dentiers mal ajustés!) qu'ils vont le faire plus tard en s'appuyant de tout son poids sur la rampe et en dodelinant pour me montrer que ce garde-fou tiendra le coup.
Hé bien alors que j'écris ces lignes j'ai entendu crier sur le côté du bloc. Je sors la tête dans l'embrasure de la porte et je le vois. Étendu par terre dans une position peu orthodoxe, rappellant celle de la Lévrette; le vieux est tombé, une chute de deux mètres et demie sur les genoux et les mains. Si j'avais été plus près j'aurais peut-être entendu le "crounch" de ses vieux os. La voisine du dessous a déjà appellé l'ambulance qui tarde toujours. Être méchante je sortirais et lui dirait: "Je vous l'avais dit que c'était pas solide!". Dieu merci! Il est tombé de ce côté de la côte parce que de l'autre, il était mort. Le bloc est niché dans un bien étrange escarpement et d'un côté il y a une hauteur de huit mètres et de l'autre cinq et demie de moins.
Je croyais par contre, à la lourdeur à laquelle il se laissait choir sur la faîte du toît que c'est celui-ci qui céderait et que je le retrouverais soit assis sur la bolle avec un nuage de poussière de plâtre autour de lui, soit évaché en cowboy sur le divan en train de finir mes doritos. Sans parler que je n'ai aucune idée de comment il a fait pour monter là sans se tuer avec cet échaffaudage qui chambranle à le regarder.
Si j'avais l'audace, je sortirais pour prendre en photo son frère (qui s'est remis au travail) et qui a enlevé, chaleur et boulot oblige, sa camisole. S'il avait eu je sais pas, peut-être quarante cinq ans de moins, j'aurais PEUT-ÊTRE trouvé ça sexy, mais une peau blanche comme neige (non, y'a de la neige plus brune que ça...) sous deux bretelles noires qui soutiennent encore de peine et de misère les big-bill vertes par une couture de laine à tricoter (rouge), c'est pas affriolant Si seulement ses caleçons blancs dépassaient pas et si sa casquette à filet Masey Fergusson orange n'était pas cernée par un rond de sueur noircie, je pourrais presque étouffer mon fou rire en me disant qu'il fait "bon vieux grand papa"...
